
La souveraineté se construit au moment de l'usage
Sur une plage au Brésil, j’ai acheté quelque chose à un vendeur et je l’ai payé en scannant un code QR sur son téléphone. Le transfert s’est réglé en une dizaine de secondes. Il n’avait pas besoin de terminal de paiement. Il n’a versé de pourcentage à personne. Et à la fin de la journée, il n’allait pas rentrer chez lui avec une poche pleine d’argent comptant, ce qui, à bien des endroits, est la partie la plus dangereuse de la vie d’un petit commerçant.
Le système s’appelle Pix. La banque centrale du Brésil l’a conçu et lancé en 2020. Il compte aujourd’hui plus de 170 millions d’utilisateurs, soit environ 93 % de la population adulte du pays. Près de 60 millions de Brésiliens n’ont aucune carte de crédit, et Pix fonctionne pour chacun d’eux.
Je repense à cette expérience depuis, parce qu’elle va à contre-courant de notre façon habituelle de parler de souveraineté.
La conversation sur la souveraineté, au Canada et presque partout ailleurs, est une conversation sur la propriété. Qui possède l’infrastructure. Où les données se trouvent physiquement. Sur quels rails passent, au bout du compte, nos paiements, nos nuages et nos systèmes critiques. Ce sont de vraies questions et je ne veux pas les balayer du revers de la main. Mais ce sont des questions d’acquisition, et l’acquisition n’est qu’une partie du problème.
Il est possible de posséder un système en propre sans que rien ne change. Ici au Québec, nous en avons un bon exemple avec le Panier Bleu, censé concurrencer Amazon, mais que le grand public n’a jamais adopté. Si l’option locale est plus lente, ou plus maladroite, ou tout simplement ne répond pas aux besoins de l’utilisateur, les gens continueront de se tourner vers l’option étrangère. Ils le feront sans y penser, par pure commodité, mille fois par jour. Et à ce moment-là, vous ne reposez toujours pas sur une infrastructure souveraine. Vous avez une ligne souveraine dans un bilan comptable, et une population dont le comportement réel passe par le système de quelqu’un d’autre.
Pix est intéressant précisément parce que personne ne l’a adopté par patriotisme. Les gens l’ont adopté parce qu’il était accessible à tous, mais surtout parce qu’il était meilleur que les solutions existantes, de manières banales, précises et entièrement liées au design.
On envoie de l’argent à l’aide d’un numéro de téléphone, d’un courriel ou d’un identifiant fiscal. Pas d’un numéro de compte, pas d’un code de transit. Avant de confirmer, on voit le vrai nom du destinataire, ce qui dissipe discrètement la crainte d’envoyer de l’argent dans le vide. Le règlement se fait en quelques secondes, à toute heure, les fins de semaine et les jours fériés. Pour les particuliers, c’est gratuit. Pour les commerçants, ça coûte 0,33 %, contre environ 1,13 % pour les cartes de débit et 2,34 % pour le crédit. Un vendeur de rue peut accepter un paiement en montrant un code QR, sans terminal, sans contrat et sans matériel.
Chaque élément est une décision de design : le choix de l’identifiant, la rétroaction de confirmation, la latence, la structure de frais, la dépendance au matériel. Aucun d’eux n’est une question de savoir qui possède les rails. Ce sont des décisions sur la façon dont la chose se comporte dans la main d’une personne qui essaie de se faire payer pour une noix de coco. Ce sont ces décisions qui font que 93 % d’un pays l’utilise.
Le système a par ailleurs coûté environ quatre millions de dollars américains à construire. Ce chiffre devrait mettre mal à l’aise quiconque suppose qu’une infrastructure souveraine est avant tout un problème de dépenses.
Je l’ai ressenti de l’autre côté en rentrant. De retour au Canada, je voulais soumettre à Interac une série de suggestions de fonctionnalités. Une partie de ce que fait Pix pourrait raisonnablement s’en inspirer. J’ai cherché un moyen de les joindre, et le seul canal que j’ai trouvé était un formulaire de plainte. Je m’en suis donc servi, et j’ai écrit, en gros, qu’ils pourraient s’inspirer de ce que le Brésil avait fait.
Je raconte cette histoire parce que l’absence de canal est en soi un fait de design. Une institution sans voie d’entrée pour les commentaires des utilisateurs est une institution qui se fera dépasser sur le plan du design, et se faire dépasser sur ce plan, c’est ainsi qu’on perd la souveraineté qu’on croyait avoir déjà achetée.
Rien de tout cela n’est propre aux paiements. Remplacez par l’infrastructure infonuagique, les dossiers de santé, les systèmes d’identité, les logiciels de défense, ou n’importe laquelle des initiatives nationales en IA qu’on annonce ces temps-ci. Dans chaque cas, la conversation publique porte sur la propriété, alors que la vraie question est l’adoption. Si les personnes censées utiliser le système souverain le trouvent moins bon que l’option étrangère, elles le contourneront, et la souveraineté n’existera que sur papier.
Ce n’est pas une observation nouvelle pour moi, seulement une version plus grande d’une autre. J’ai écrit récemment au sujet d’une expérience de huit semaines visant à reconnecter un groupe, où les participants s’étaient tous entendus sur un canal de communication, puis où la plupart ne l’ont jamais utilisé. La coordination s’est discrètement rabattue sur des échanges un à un, et l’initiative s’est essoufflée. Un canal sur lequel tout le monde s’entend n’est pas un canal que tout le monde utilise. C’était vrai d’un petit groupe avec une application de messagerie. Ça se révèle tout aussi vrai d’une nation avec un système de paiement, une infrastructure infonuagique ou une plateforme de défense. S’entendre relève de l’acquisition. Adopter relève du design.
Je précise, parce qu’il serait étrange de ne pas le faire, que Pix fait actuellement l’objet d’une action commerciale des États-Unis, et qu’une décision est attendue sous peu. Je ne vais pas débattre de ce différend ici. Mais il y a quelque chose à observer qui n’a rien à voir avec qui a raison. Un système de paiement que personne n’utiliserait ne ferait l’objet d’aucun différend commercial. C’est l’adoption qui a rendu la chose assez réelle pour compter, pour les Brésiliens d’abord, puis pour tout le monde.
Ce qui me ramène à mon point de départ. La souveraineté ne se scelle pas dans le contrat, ni dans le communiqué de presse, ni à l’inauguration du centre de données. Elle se scelle au moment où quelqu’un choisit votre système plutôt que l’autre, parce que le vôtre est meilleur. Ce moment est un résultat de design. Si nous voulons des systèmes souverains, nous devons construire des systèmes que les gens choisiraient même s’ils n’étaient pas souverains.
Autrement, nous restons dépendants.
À propos de l'auteur
Louis-Philippe Bellerose
Fondateur et Consultant Principal