
Les meilleures idées sont déjà dans la salle
L’essentiel de mon travail repose sur une conviction : la réponse à un problème se trouve presque toujours déjà dans la salle. Le hic, c’est qu’aucune personne ne la détient à elle seule.
Elle est fragmentée. Une personne comprend une contrainte technique. Une autre sait ce que les utilisateurs font vraiment. Quelqu’un, dans son coin, a vu échouer deux versions antérieures de la même idée et sait exactement pourquoi. Chacun de ces éléments est quelque chose que l’équipe sait déjà. Aucun n’a le portrait complet. La solution existe, mais elle est morcelée entre des gens qui n’ont jamais eu la bonne occasion de rassembler les pièces du casse-tête.
Ça redéfinit la nature du travail. Il ne s’agit pas d’extraire une idée cachée d’une seule tête brillante. Il faut réconcilier, créer l’occasion où les morceaux se retrouvent côte à côte et où l’équipe réalise que, ensemble, ils ont une solution qui a du sens.
J’aimerais toutefois parler des artefacts. Ils font partie intégrante de mon travail et on a tendance à les surestimer. Une carte de parcours, un ensemble de personas, une architecture de l’information claire : tout cela est réellement utile. Ils organisent ce que l’on sait et donnent à l’équipe quelque chose de concret sur quoi s’appuyer. Mais un artefact, à lui seul, ne crée pas d’engagement. On peut remettre à un groupe un magnifique diagramme et ne voir absolument rien changer. L’artefact est un outil pour créer la conversation. Il n’en est pas un substitut. La valeur n’a jamais résidé dans le document; elle résidait dans l’alignement que le document était censé provoquer, et un document ne peut pas provoquer cela en restant accroché à un mur.
L’atelier, lui, est plus habile dans ce sens. Son véritable avantage, c’est qu’il amène les parties prenantes à une conversation significative et à de vraies décisions, au même endroit, en même temps. C’est le contexte où la contrainte de l’un rencontre la connaissance des utilisateurs de l’autre, qui rencontre l’expérience durement acquise d’un troisième et où les morceaux commencent à s’emboîter. L’artefact peut tout à fait servir cette conversation, c’est souvent la meilleure façon de donner aux gens quelque chose à quoi réagir, mais l’engagement vient des personnes, pas de la page.
Les ateliers prennent toutes sortes de formes, et j’adore les programmes complets de design thinking, mais ils ne conviennent pas nécessairement à chaque situation. Cinq phases, plusieurs jours de séances, un mur couvert de Post-its. Parfois, c’est le bon outil. Souvent, ça ne l’est pas. Bien souvent, la vraie valeur vient de quelque chose de beaucoup plus modeste : prendre le nœud que l’équipe a de la difficulté à dénouer, réunir les bonnes personnes autour pendant deux-trois heures bien ciblées, et le travailler jusqu’à ce qu’il se défasse. Ou simplement faire ressortir les priorités des quatre prochaines années en interrogeant les employés et les clients (comme nous l’avons fait avec le Centre de services scolaire des Découvreurs). On n’a pas besoin de toute la méthodologie. On a besoin d’une question claire, des bonnes personnes dans la salle, et de juste assez de structure pour que la voix la plus forte n’étouffe pas la plus utile.
Ce qu’une séance ciblée accomplit, au-delà d’attaquer un problème immédiat, c’est de rallier tout le monde autour d’une même lecture. Les gens repartent avec une compréhension commune de la raison pour laquelle une décision a été prise, pas seulement de ce qui a été décidé. Ce contexte partagé vaut autant que le résultat lui-même parce que c’est lui qui maintient l’alignement de l’équipe à travers toutes les petites décisions qui suivront; celles qui devront se faire sans faire appel à un atelier.
Maintenant, il y a tout de même un piège. Rien de tout cela ne fonctionne sans un engagement réel de la part des décideurs. Pas sa présence. Son engagement et son suivi.
Un atelier génère de l’énergie et réconcilie des idées que les gens portent, bien souvent, en morceaux depuis longtemps. C’est une chose fragile. Si les personnes en position d’autorité traitent la séance comme une case à cocher, ou laissent les résultats en plan sans passer à l’acte, l’énergie ne fait pas que retomber. Elle tourne au vinaigre. Les idées ne se concrétisent pas et ne se traduisent pas en actions toutes seules. L’atelier ne désigne pas automatiquement non plus la personne responsable de la phase suivante. Si rien n’est fait, les gens apprennent que la conversation n’a mené nulle part, et la prochaine fois, ils hésiterons à partager. On peut se retrouver dans une situation pire que si on n’avait jamais tenu la séance, parce qu’on a dépensé une confiance qu’on ne récupère pas facilement.
Alors, quand je cadre ce genre de mandat, la première conversation que je veux avoir ne porte pas sur l’ordre du jour. Elle porte sur ce qui se passe le lundi suivant. Qui est responsable des résultats. Ce qui sera décidé, d’ici quand, et comment les gens qui ont contribué verront que leur apport a mené à quelque chose. Si un client n’arrive pas à répondre à ça, la chose la plus utile que je puisse faire, c’est de le dire avant de réserver une salle, pas après.
La meilleure idée est presque toujours déjà dans la salle, éparpillée parmi les gens qui s’y trouvent. La réconcilier en quelque chose que tout le monde peut voir, c’est un savoir-faire. S’assurer qu’elle survive dans le temps, c’est du leadership. Il faut les deux.
À propos de l'auteur
Louis-Philippe Bellerose
Fondateur et Consultant Principal